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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 09:31
Casablanca il y a 1 million d’années
   
    En cette année 2010, le PAAC-Archéologie entreprit un voyage au Maroc sur le thème « Le Maroc de la préhistoire à l’histoire ». Cette découverte nous a conduits dans les villes Saintes de Moulay Idriss et Chefchaouen, dans les cités Impériales de Meknes, Fez et Rabat, et sur les sites archéologiques de Maurétanie Tingitane tels Volubilis, Tamuda, Lixus et Thamusida.
Ensuite, tout le long de la côte Atlantique au départ de Tanger, nous remonterons le temps. Après nous être étonnés sur le curieux rassemblement mégalithique de M’Zora près de Larache, nous rechercherons les très rares sites Atériens (100.000 à 20.000 ans BP) comme El Harhoura à Temara près de Rabat et nous nous émerveillerons devant les riches amas coquilliers de Skhirat à l’embouchure de l’oued Cherrat.
Pour finir notre voyage, direction Casablanca et le Paléolithique ancien. « Pour moi qui suis né à Casablanca, c’est un retour aux sources lorsque gamin nous explorions les anfractuosités sur les hauteurs dAnfa (voir le prochain article) autour de l’aéroport, à quelque distance de la Carrière Thomas ».
 
Casablanca-carrière Thomas 00bis 
 
 
Où nous découvrons la carrière Thomas
La brume épaisse dévoile lentement l’îlot blanc de Sidi Abderrahman, minuscule promontoire rocheux posé sur l’océan, à quelques mètres du rivage. Ce « Mont-Saint-Michel » en réduction est en fait le marabout (tombe) d’un saint homme vénéré à Casablanca.
   
    Abderrahim, notre guide, qui nous attend au pied du mausolée, est un jeune archéologue parmi les plus importants du Maghreb, Conservateur Principal des Sites et Monuments au Maroc, il nous conduit à la « Carrière Thomas » toute proche.
Cette carrière dont les pierres ont été utilisées pour bâtir Casablanca est un site archéologique majeur du continent africain, comparable aux grands sites d’Afrique de l’Est ou du Sud, sites qui ont vu naître Lucy l’Australopithèque, les Homos habilis et Homo ergaster qui furent les premiers à migrer hors d’Afrique ou Homo heidelbergensis, le père de l’homme moderne que nous retrouverons ici sous sa forme africaine : "Homo heidelbergensis rhodesiensis" * .
     
  
  
Face à l’océan
   
Le Maroc, « Finistère » de l’Afrique, a vu depuis des temps immémoriaux arriver, se fixer et disparaître maintes faunes, humanités, peuples ou civilisations. Des paléorivages fossiles en falaise se succèderont au fil des millions d’années au gré des avancées ou reculs de l’océan, des tremblements de terre ou des tsunamis. Des grottes se formeront, protégeant le livre de préhistoire que nous contemplons maintenant.
    Casablanca-carte
L'arrière-pays de Casablanca présente un vaste système de cordons sub-parallèles à la côte actuelle. 

© J.P.Raynal, d’après D.Lefèvre

 
   
     
  
  
2,5 millions d’années, une faune abondante, mais pas d’humanité
« Casablanca est mondialement connue pour son patrimoine préhistorique situé entre 2,4 et 6 millions d’années » nous indique Abderrahim, à notre arrivée à la Carrière Thomas, gigantesque trou béant au milieu d’une mégapole en pleine expansion. « Un autre site voisin de celui-ci, Ahl al Oughlam, au sud-est de Casablanca, est exceptionnellement riche puisqu’il a livré prés de 80 espèces de vertébrés, dont près de 60 espèces de mammifères (éléphants, primates, hyènes, félins, ruminants, girafes) et même des hôtes inattendus sous ces latitudes, tels l’ours et le morse » poursuit Abderrahim.
   
Tout en nous entraînant dans la carrière, il précise : « C’est grâce à une sorte de cochon sauvage et à un cheval antique à trois doigts que le site où nous sommes maintenant a pu être daté entre 2,3 et 2,5 millions d’années, en comparaison avec d’autres sites est africains ».
La falaise grandissant au dessus de nos têtes, il tient à nous expliquer : « Mais aucune trace d’hominidés à ces dates, par contre ce site était une sorte de paradis comme ont pu le trouver les premiers hommes.».
    Casablanca-ossements1JPG
  Ossements fossilisés de rhinocéros et de grands herbivores. Coll. Programme Casablanca. INSAP. PHoto : Isabelle
 
 
 
Un million d’années !
Enfin une présence humaine, les Acheuléens laissent des traces.
 
En arrivant au fond de la carrière notre mentor nous arrête brusquement : « Attention ! » nous signale t-il, « vous marchez sur un sol vieux d’un million d’années ! ».
    
    Quelle émotion ! la Carrière Thomas où nous nous trouvons est un point clé de la séquence casablancaise pour le dernier million d’années, révélant la présence de l’homme par l’existence d’outils de l’Acheuléen ancien riches en bifaces, galets aménagés et outils sur éclats. Comme en Afrique Orientale, on observe une interstractification entre un faciès acheuléen « classique » et un faciès sans biface qui pourrait être qualifié d'oldowayen par certains mais qui n'est pas ici plus ancien.
   
    Casablanca galet outils
Cependant, « Une question nous taraude l’esprit : mais où est l’Homme ? ». Abderrahim comprenant notre impatience, nous entraîne par un étroit passage quelques mètres plus haut dans la carrière… !
  
 
  
500.000 ans : le voilà !
    
     
 …..Sur une petite corniche à l’entrée d’une cavité il nous désigne l’endroit. « Voilà, c’est ici qu’en 2008 nous avons dégagé une mandibule humaine attribuée à « Homo rhodesiensis » et datée de 500 000 ans au moins» indique t-il. « Entre 1994 et 2009, de nouveaux fossiles humains (dents, mandibules, vertèbres, fragments crâniens, fragments d'os longs) associés à de l’outillage et à une abondante faune y ont été également découverts ».
Nous sommes fascinés, mais la fin de la visite approche. Abderrahim conclut : « En fait le site était déjà connu en 1969 suite à la découverte d’une hémi-mandibule humaine attribuée alors à Atlanthropus mauritanicus. Le site de la Carrière Thomas indique l’existence d’une nombreuse population d’hominidés à cette époque associée à une riche macrofaune et microfaune ».
Casablanca-mandibule
La mandibule de l'Homo rhodesiensis, le premier "Bidaoui", habitant de DarEl Beida (Casablanca). © J.P.Raynal
     
  
Homo rhodesiensis ! Qui était-il ?
Homo rhodesiensis est le nom d’un hominidé bipède d’une capacité cérébrale de 1300cm3 et d’une taille de 1m60, aujourd’hui daté entre 125 000 et 300.000 ans. Le premier Homo rhodesiensis a été découvert en 1921 dans une mine de fer à Broken Hill en Rhodésie du Nord dans l’est africain ( Kabwe en Zambie aujourd’hui). Homo rhodesiensis appartiendrait au groupe Homo heidelbergensis dont le fossile de référence, la mandibule de Mauer, fut décrite dès 1906 prés de Heidelberg, dans le Land de Bade-Wurtemberg au sud-ouest de l'Allemagne et a été récemment datée de 600 000 ans.
Néanmoins bien que ses origines soient Africaines, (Zambie, Afrique du Sud, Ethiopie), de nombreux fossibles rapportables à Homo heidelbergensis ont été découverts en Europe (Espagne, France, Angleterre, Italie, Grèce) et même en Asie (Chine). Cette famille qui recouvre une grande partie des fossiles du genre Homo du pléistocène moyen (700.000 à 125.000 ans) est probablement l’ancêtre d’Homo sapiens et d’Homo neanderthalensis puisqu’elle présente des caractéristiques communes aux deux espèces. Certains paléoanthropologues pensent que ces populations ne sont qu’une seule espèce, « l’Homo erectus » au sens large (1.5 à 0.3 million d’années en Afrique – Europe - Asie) et ancêtre de tous les hommes récents, rangés eux aussi dans une seule et même espèce. **
  
Casablanca-carrière Thomas 06 Tautavel
  LHomme de Tauravel (France), 450 000 ans, un des cousins européens de l'Homme de Casablanca.
Institut de Paléontologie Humaine, Paris. Photo : Jean.  
 
 
    
  
La grotte des Rhinocéros
En nous raccompagnant, Abderrahim nous signale que : « à quelque distance de là, une autre carrière, celle d’Oulad Hamida 1 a mis en évidence une grotte dite « des Rhinocéros », découverte en 1991 et qui tient son nom de l’abondance des crânes de rhinocéros associés à de nombreux outils acheuléens, peut-être utilisés par Homo rhodesiensis pour ses besoins en viande, démontrant peut-être une prédation sur le farouche quadrupède cornu ».
La visite se termine dans la petite maison qui sert de dépôt et de musée ou nous découvrons la très riche moisson d’ossements et d’outils paléolithiques que nous commente avec passion et efficacité notre guide. Celui ci, en nous quittant, nous promet de nous tenir au courant des découvertes futures ...  
 
 
 
Promesse tenue, voici le communiqué de nos correspondants :
 
Casablanca-carrière Thomas 13
     
  
 
Conclusion
Magnifique voyage, à la découverte des richesses archéologiques méconnues du Maroc du nord. Des sites hors des circuits traditionnels touristiques dont la découverte permet de mieux connaître ce magnifique pays et ses habitants de jadis et d’aujourd’hui. Nous tenons à remercier toutes les personnes qui nous ont aidés pour notre visite à la « Carrière Thomas » et nous leur souhaitons de trouver « l’Acheuléen » d'un million d’années afin de lui rendre ses outils… !
De prochains reportages à paraître dans ces pages nous feront découvrir au Maroc les sites archéologiques romains de Maurétanie Tingitane et l’étrange monument mégalithique de M’Zora, daté à la charnière des 3° et 4° millénaires av. JC.  
   
    Casablanca-carrière Thomas 12 1200x899.1
  
  
Voir la vidéo de notre visite à la Carrière Thomas sur Dailymotion :
Casablanca video
   
Remerciements :
Abderrahim MOHIB, Ministère de la Culture/ INSAP, Rabat.
Jean-Paul RAYNAL, CNRS, Université Bordeaux 1.
Les musées de Rabat et Tétouan.
« Institut de Paléontologie Humaine-Paris ». L’homme de Tautavel.    
       
Bibliographie :
« Casablanca il y a un million d’années » : 2007 : Fatima-Zohra SBIHI-ALAOUI, Abderrahim MOHIB, Jean-Paul RAYNAL.
« Mission Préhistorique Française au Maroc 2010 : programme Casablanca », Jean-Paul RAYNAL prix Clio 2010.
*Giorgio Manzi et Fabio de Vincenzo (Rome). «Le père de l’homme moderne H. heidelbergensis » Pour la Science : janvier 2012.
**Pascal Picq (Collège de France, « Au commencement était l’homme : de Toumaï à Cro-Magnon »,Odile Jacob.
Photos : Isabelle, Vidéo : Jean: PAAC Archéologie.

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Published by Jean - PAAC-Archéologie
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